Vitrine, gri-gri, bibelots, souvenirs 68

Et que fait sur ma table le petit dromadaire en pierre acheté à Marrakech en honeymoon semi-clandestine avec Nichr'Ni (prononcer NirrNi) en 1983, normalement posé sur la tablette du radiateur en face de moi avec les quelques gris-grigolos que voici?

Une pagode chinoise dans un petit sous-verre, cadeau d'Eglantine, un cabriolet R.R. Silver Cloud II, 1979, à l'échelle 1/43ème, conduit par un origaminuscule, une flèche noire émaillée sur fond blanc menant nulle part, hommage à Saül Steinberg, la "une" du "Radical" en carte postale, reproduisant l'affiche de René Péan, des "Deux Gosses", ce mélodrame de Pierre Decourcelle (1896) que ma grand-mère Mellot joua pendant trois ans, non-stop, au Théâtre de l'Ambigu.

Juste au-dessus deux photos en couleurs, de tailles très moyennes, reproduisant l'affiche de "La Gitane" et LE Vuillard préféré. Et presqu'au plafond la belle image d'un avion-fétiche des Flying Tigers du Général Claire Chennault, un vieux Tomahawk P40, au nez maquillé en sarcastique museau de requin à la Tex Avery, qui terrorisa tant de pilotes nippons, pendant la guerre sino-japonaise.

Dans la salle de bains, point de plâtras, mais ma microscopique brosse à moustaches a été sortie de sa microscopique boîte en bois, revue de détail de souriceau curieux maniaque et déterminé.

Plus étrange encore, sur le marbre, au pied de la cheminée, gît un vase ancien, spirale en verre soufflé nacré vert, avec une collerette en dentelle d'argent; les roses séchées, très fragiles qu'il contient et que je ne jette jamais, bouquet après bouquet, sur plusieurs années, sont éparses sur le sol. Ce petit vase de ma grand-mère paternelle a été posé là, précautionneusement, car s'il était tombé du haut de la cheminée où il était posé, il se serait impitoyablement brisé. Troublant, tout cela.

Derrière mon bureau se trouve une petite vitrine-autel, pleine de riens qui pour moi sont des tout: la boîte cylindrique de cigarettes anglaises dans laquelle Eglantine m'a envoyé le lundi 18 juin 1990, d'Australie un "Hameta Hamata" papillon de Sydney de la famille des Danaïdae. Sur l'étiquette verte de la douane, ma fille bien-aimée a écrit de sa main: "It's a butterfly". Petit objet sacralisé par l'intense émotion que son arrivée et le "It's a butterfly" tout simple, déclenchèrent en moi. 

Ce beau papillon de 32 grammes mit cinq jours pour parcourir 10.000 kilomètres, ce qui pour un lépidoptère est très remarquable; il est maintenant près de moi dans une jolie boîte vitrée. Le génial voyage de cette enfant, en Australie et en Inde, fut pour moi un calvaire de sept mois d'inquiétude et une ruine en téléphones.

Il y a un petit couple de mariés comme on met sur les gâteaux, des chaussures de montagne porte-clef cloutées de tricouni, un flacon en verre rempli de sucre en poudre en strates inégales de toutes les couleurs, un paquet de cigarettes Chevignon interdites à la vente, deux tout petits chiens blancs en porcelaine, des pin's des Pieds Nickelés, des Marx Brothers et d'un Yellow Cab newyorkais, un moteur tout nu de boîte à musique qui joue "Everybody loves somebody somewhere..."

Et un morceau de silicium, le timbre-pouce de César, le sceau de mon grand'père Natanson, une étoile en volume faite par mon père pour "La Bible" que Bresson ne tourna pas, un superbe bateau dans une bouteille fait spécialement pour moi par un copain, au Phare d'Ar-Men de l'Ile de Sein, l'illustrissime "F" émaillé bleu et rouge, signature des plus belles automobiles, à moi offert par Pinin Farina à Turin. Et, tout autour, les photos de tous les gens que j'aime qui sont toujours vivants et ceux qui ne le sont plus.

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